L’Icône de la Théophanie

            Les icônes de la Théophanie sont la reproduction fidèle des textes évangéliques relatant le baptême du Christ dans le Jourdain. Tout le dogme y est présent, évident.

            L’Occident connaît la fête de l’Epiphanie, c’est-à-dire la manifestation, l’apparition de Dieu au monde dans la personne des rois mages. Pour l’Orthodoxie, l’Epiphanie serait plutôt la Nativité. Jusqu’au 4°siècle d’ailleurs, la Nativité et la Théophanie se célébraient en même temps (ce qui est encore le cas dans l’Eglise arménienne grégorienne). Ce témoignage de l’Eglise primitive est toujours présent dans l’Orthodoxie, car les douze jours séparant les deux fêtes apparaissent liturgiquement comme une seule solennité, une sorte d’extension du temps que les Russes nomment d’ailleurs sviatki  - “les saints jours”. Pendant toute la durée de cette période, fait unique dans l’année liturgique, toute forme de jeûne ou de pénitence est abolie, y compris les mercredis et les vendredis. Cette unité est encore soulignée par la totale similitude de la structure liturgique des deux offices. Par Son baptême, c’est vérita-blement Dieu qui Se manifeste au monde, Dieu dans Sa plénitude, Un et Trine. « Dans Sa Nativité, le Fils de Dieu vint au monde de façon cachée, dans Son Baptême, Il apparaît de façon manifeste » (saint Jérôme). Ailleurs, saint Jean Chrysostome explique : «  L’apparition n’est pas la fête de la Nativité, mais celle du Baptême. C’est par Son Baptême et non par Sa naissance qu’Il S’est manifesté au monde. Avant le Baptême, Il était inconnu du peuple ».

Décrivons cette icône : En haut, un  demi-cercle symbolisant les cieux percés par un  rayon par lequel descend la colombe et  trois éclairs qui tombent en pluie sur la tête du Christ, nu, debout dans une rivière - le Jourdain - qui n’est, généralement, pas représenté sous forme de fleuve, mais comme une grotte. A gauche, sur la rive, le Précurseur et Baptiste  Jean, vêtu de peaux de bêtes, impose la  main sur la tête du Sauveur. A droite des anges, dont le nombre varie selon les icônes, dans les eaux du Jourdain  deux personnages sont souvent représentés, le tout sur un fond de   montagnes  escarpées.

La signification en est double car, comme tout récit évangélique, comme toute parabole, cette icône présente une double lecture. Tout d’abord, et très simplement, c’est la figuration de la réalité du baptême comme condition essentielle du salut. Ce nouveau sacrement de l’Eglise néo-testamentaire est, en quelque sorte, “inauguré” par le Christ qui, en tant que Dieu, n’en avait, évidemment, pas besoin. Mais étant vrai Dieu et vrai Homme, Il assume Son humanité dans sa totalité et, en tant qu’Homme, Il nous montre - de façon quasi cathéchétique - par où l’homme doit passer pour obtenir le salut. Il  est le salut et Il nous montre la voie du salut.

Inaugurant Sa mission sur terre par le mystère du Baptême, Il nous introduit dans le mystère de l’Eglise et nous montre la façon dont nous devons entrer dans la vie. Son exemple est un enseignement qu’Il nous lègue : par le mystère du Baptême, l’homme devient membre de l’Eglise et reçoit donc la possibilité du salut. Point de christianisme, point de vraie vie ni de salut en dehors de l’Eglise, et donc point de salut sans baptême. Mais tout “baptême” n’est pas pour autant salutaire : dès le III° siècle, Saint Cyprien de Carthage, un des plus grands Pères de l’Eglise et chantre de l’unité de l’Eglise, affirmait que “le baptême des hérétiques n’est que de l’eau vide”.

            Notons qu’au début du christianisme, l’âge des chrétiens était souvent calculé, non à partir de leur naissance dans la chair, mais à partir du moment où ils naissaient à la grâce. A cette époque, le baptême s’effectuait à un âge adulte, il s’agissait de conversion. Ce fait explique que, dans certaines catacombes romaines, des tombes de chrétiens portent des âges enfantins qui ne correspondent pas aux dimensions du sarcophage : l’âge indiqué est leur âge dans l’Eglise et non celui dans la chair.

              La deuxième signification est dogmatique : c’est la manifestation néo-testamentaire du dogme trinitaire tel que le confesse le tropaire de la fête qui suit fidèlement le texte évangélique. “Pendant Ton Baptême dans le Jourdain, O Christ, fut manifestée l’adoration due à la Trinité : car la voix du Père Te rendit témoignage en Te nommant le Fils bien-aimé et l’Esprit, sous forme de colombe, confirmait la vérité de cette parole. Christ-Dieu, qui es apparu et qui as illuminé le monde, gloire à Toi!”.

            Cette fête est une manifestation néo-testamentaire de la Trinité,  ce qu’illustre l’icône : du haut des cieux, le Père nomme Celui qui Se baptise dans le Jourdain Son Fils bien-aimé, et l’Esprit-Saint, sous forme de colombe, authentifie cette parole. C’est donc la participation distincte des trois hypostases du Dieu Unique à une scène donnée, d’où l’appellation de Théophanie attribuée à cette fête. C’est non seulement le Christ qui apparaît comme Dieu, mais la manifestation de la Trinité Divine.

            La matérialisation de l’Esprit-Saint sous forme de colombe, est interprétée par les saints Pères comme une analogie avec l’apparition de la colombe portant un rameau d’olivier à la fin du déluge. L’analogie entre les deux événements est amplifiée du fait que, dans les deux cas, c’est l’élément aquatique qui lave les péchés du monde : l’eau est image de la mort-déluge d’une part, et source de vie d’autre part. La préfiguration vétéro-testamentaire trouve son explication et son aboutissement dans le baptême néo-testamentaire.

            Cet Esprit-Saint qui descend sur le Christ, c’est aussi le mouvement du Père vers Son Fils, c’est aussi Dieu qui descend, qui couvre chaque homme de Sa protection. Ce que les théologiens nomment la “kénose”  : l’abaissement, l’amoindrissement volontaire de Celui qui, étant Créateur, prend forme de créature, de Celui qui étant infini se circonscrit. Le Baptême, consécutif à la Nativité, est une étape de cette kénose qui se poursuivra par la mort en Croix, la descente en vainqueur dans les enfers et trouvera son aboutissement dans la Résurrection. Mourir avec le Christ pour ressusciter avec Lui, tel est le symbolisme de la triple immersion baptismale.

            Sur certaines icônes, ce mouvement descendant peut être amplifié  par le Christ qui incline Sa tête en signe d’humilité et d’acceptation, dans une attitude rappelant celle de la Vierge dans l’icône de l’Annonciation. Ce même mouvement descendant est également figuré par le saint Baptiste Jean - tout à la fois témoin, symbole et instrument - qui se penche sur Celui qu’il baptise, en reproduisant le geste sacramentel de l’officiant à chaque fois que celui-ci invoque l’Esprit par l’imposition des mains. Il s’agit là d’un procédé iconographique fréquent où l’on voit tout se plier, se conformer au souffle, au mouvement contenu et représenté par l’icône. Cela peut être observé, par exemple, dans l’icône de la Trinité de Roublev où l’on voit tout se plier, se conformer au souffle, au mouvement imprimé par la signification même du dogme exprimé : les personnages, les éléments, la nature, les montagnes même sont infléchis dans le sens de la composition.

Dieu étant entré dans les eaux du Jourdain, celles-ci se sont immédiatement sanctifiées. Mais si le Christ est vrai Dieu, Il est aussi vrai Homme et Son acte est avant tout didactique, comme à chaque fois où Il “inaugure” pour nous un sacrement. En effet, cette sanctification des eaux du Jourdain, et des eaux en général, s’effectue chaque année pour la Théophanie par le prêtre qui, invoquant l’Esprit-Saint procède à la grande bénédiction des eaux. Sur l’icône, le Christ-Dieu, Grand-Prêtre, bénit Lui-même de Sa main droite les eaux du Jourdain.

            Le Baptême a été pour le Christ le premier acte de Sa vie publique, la naissance à une nouvelle vie, tout comme l’est le baptême pour tout chrétien qui reçoit ce sacrement.

            L’icône de la Théophanie montre généralement un Jourdain très particulier. Ce n’est pas une rivière qui traverserait l’icône de part en part, mais une sorte de grotte, de caverne emplie d’eau, à l’intérieur de laquelle semble se tenir le Christ. A cela, deux significations :

            Il existe une analogie frappante entre ce “Jourdain-grotte”, la grotte de Bethléem et le “trou noir” de l’enfer représenté sur l’icône pascale de la descente du Christ dans les enfers. Les eaux dans lesquelles entre le Christ lors de Son Baptême sont appelées “tombeau liquide” dans les écrits patristiques. Ce Baptême est donc une préfiguration de la mise au tombeau.

            Ce procédé iconographique a, en outre, l’avantage de montrer que le Baptême doit s’effectuer par  immersion (ce que signifie d’ailleurs étymologiquement le mot “baptême”) totale, ce qui est évidemment la seule pratique admise et reconnue par l’Eglise orthodoxe, quant à la validité de ce sacrement. Par cette immersion préfigurant la mise au tombeau, chaque chrétien recevant le baptême est appelé à la résurrection : “Ensevelis avec Lui dans le baptême, vous avez été dans le même baptême ressuscités avec Lui par votre foi en la puissance de Dieu, qui L’a ressuscité d’entre les morts” /Col. 2, 12/.

            De plus, la triple immersion suivie de l’émersion lors du rite du baptême, symbolise tout à la fois les trois jours passés par le Christ au tombeau ainsi que cette descente aux enfers avec le Christ-vainqueur et la remontée avec Lui. La mort à l’ancienne vie et la naissance à une Vie nouvelle. Se dépouiller du vieil-homme pour revêtir l’Homme-Nouveau. Ce même symbolisme  se retrouve dans les métanies si fréquemment pratiquées dans l’Orthodoxie, par lesquelles  nous inclinons  notre  corps  jusqu’à terre  pour  le  relever vivement en signe de résurrection. Cela permet d’expliquer que la position à genoux, forme de piété traditionnelle en Occident, ne l’est pas dans l’Orthodoxie, et n’est pratiquée que dans des circonstances très précises.

            Des poissons sont parfois représentés dans l’eau afin d’attester qu’il s’agit bien d’un élément aquatique. Certaines icônes représentent un ou deux petits personnages, dans l’eau, aux pieds du Christ. Des deux, l’homme, qui semble reculer sur lui-même, symbolise le Jourdain et la femme s’enfuyant symbolise la mer. Ces détails sont là en réponse à la préfiguration vétéro-  testamentaire: La mer le vit et s’enfuit, le Jourdain retourna en arrière ! (Ps. 113, 3). Ce verset est d’ailleurs repris en guise de prokimenon dans la célébration des matines de la fête. La traversée de la Mer Rouge était elle aussi une préfiguration du baptême.

            Enfin, sur la rive se tiennent des anges, dont le nombre varie selon les icônes. Les évangiles n’en parlent pas, les textes liturgiques les mentionnent sans préciser leur rôle. Sans doute est-ce d’assister le Christ dans leur fonction habituelle de prière et de doxologie. Sur certaines icônes, ils ont un rôle qui pourrait s’apparenter à celui des diacres. Ils tiennent dans leurs mains les vêtements qui serviront à habiller le baptisé. Plus souvent, ils tiennent simplement leurs mains tendues couvertes par leur propre vêtement.

            Cette coutume de se couvrir les mains devant un objet sacré, de ne jamais le toucher avec les mains nues, est une constante en iconographie. Ainsi, un des attibuts d’un saint évêque est de tenir sur sa poitrine le livre des Evangiles, qu’il tient de ses mains toujours couvertes par son étole. C’est ainsi, d’ailleurs, que le prêtre porte lui-même une icône ou le livre des Evangiles. Pour cette même raison, lors d’une procession, les fidèles ne doivent jamais porter une icône les mains nues, mais toujours couvertes d’un linge. Suivant le professeur Léonid Ouspensky, assurément le plus grand iconologue contemporain, cette tradition proviendrait d’une cou-tume existant à la cour de Byzance, selon laquelle les objets transmis à, ou par, l’empereur devaient l’être, en signe de respect, les mains couvertes, … à moins que l’étiquette impériale n’ait imité la norme liturgique.

            Certaines icônes, enfin, représentent une hache posée au pied d’un arbre sur la rive.«Déjà la cognée est à la racine des arbres;tout arbre qui ne porte pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu »(Mat.  3, 10 et Luc 3, 9). Ce thème est repris dans les offices de l’avant-fête de la Théophanie.

               En résumé, cette icône, de même que celles de toutes les grandes fêtes de l’année liturgique, est d’une insondable richesse d’enseignements dogmatique et pratique. Lors de la fête de la Théophanie, ainsi qu’à chaque baptême, l’Eglise chante avec allégresse : “Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ”. Le baptême confère la nature d’incorruptibilité du Christ, il lave l’homme de son iniquité afin de lui permettre de revêtir cette nouvelle nature.

            “Dieu s’est fait homme, afin que l’homme puisse devenir dieu”, formule fréquemment employée par de nombreux saints Pères. Cela est suggéré de façon manifeste sur l’icône : les cieux s’ouvrent car la désobéissance d’Adam les avaient fermés, pour lui et pour toute l’humanité. La venue du Christ et tout Son ministère ont pour finalité de “réouvrir” pour l’homme l’accès au Royaume de Dieu. Dorénavant, l’homme peut réintégrer sa patrie céleste. Iconographiquement, cette “réouverture” est exprimée par le demi-cercle (les cieux, le Paradis) en haut de l’icône percé par un rayon unique (Dieu Un) qui se scinde en trois rayons (Dieu Trine). Similitude totale avec l’icône de la Nativité, sauf que dans un cas c’est une étoile, dans l’autre une colombe, qui sont à l’origine du triple rayon. Ces cieux qui se déchirent sont comme une digue qui cède : il n’y a plus de barrière entre le Ciel et la Terre. C’est ce même symbolisme que confesse l’Eglise en ouvrant les portes royales de l’iconostase à certains moments de la célébration, et tout spécialement lors de la nuit pascale où  toutes les portes sont ouvertes et le restent durant toute la semaine lumineuse, permettant, en quelque sorte, une osmose totale entre le Ciel (sanctuaire) et la Terre (nef).

            «L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’Il m’a oint pour annoncer la bonne nouvelle, pour annoncer aux captifs la délivrance» (Luc 4, 18 et Isaïe 61, 1-2 et 63, 6). Pour commencer Son ministère,  le Christ  a  attendu que l’Esprit soit sur Lui.  C’est Sa “pentecôte personnelle” : de même que les apôtres n’ont réellement  entamé  leur  ministère  apostolique qu’après que l’Esprit-Saint,  sous  forme  de  langues  de  feu, fut descendu sur eux.   Ce  symbolisme  est  loin  de  n’avoir  qu’un  aspect  historique:  c’est également la préfiguration de l’imposition des mains  et  l’invocation  de  l’Esprit  sur toute  personne recevant le ministère du sacerdoce pour qui c’est, de même, une “pentecôte personnelle”. De façon encore plus large, toute fonction à l’intérieur de l’Eglise ne peut se réaliser qu’après l’obtention de la grâce de l’Esprit par la bénédiction.

            Enfin, saint Jean Damascène note que l’onction ou chrismation (le Christ est l’Oint du Seigneur) fait suite au baptême proprement dit, c’est-à-dire à la triple immersion. Le grand héraut de l’icône fait remarquer qu’à la fin du déluge c’est une colombe (Saint-Esprit) qui portait un rameau  d’olivier, d'où est tirée l'huile pour l'onction (Exposé précis de la Foi orthodoxe, Livre IV, chap. 9). Nous avons donc là, une préfiguration vétéro-testamentaire de plus qui trouve sa signification dans le Nouveau Testament.

Protodiacre Germain Ivanoff-Trinadtzaty

Dessin Anne Malko

 

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