La Place du
BIENHEUREUX AUGUSTIN
dans l’Eglise Orthodoxe

 [ 2ème PARTIE (1) ]

Les vues intellectualisées d’Augustin sur la prédestination, comme il s'en était lui-même bien rendu compte, avaient tendance à susciter des opinions erronées sur la grâce et le libre-arbitre, dans l’esprit de certains de ses auditeurs. Ces opinions commencèrent apparemment à devenir communes quelques années après la mort d’Augustin, et l’un des plus grands des Pères de la Gaule trouva nécessaire de les combattre. Saint Vincent de Lerins, le théologien du grand monastère insulaire des côtes méditerranéennes de la Gaule, réputé pour sa fidélité aux doctrines orientales en général, ainsi qu’à saint Cassien dans son enseignement sur la grâce en particulier, écrivit son Instruction (Commonitorium) en 434 pour combattre les “nouveautés profanes” de nombreuses hérésies qui avaient attaqué l’Eglise. Parmi ces nouveautés, il censura le point de vue d’un groupe qui « ose promettre dans leurs sermons que dans leur  église - qui est  juste leur petit cercle - on peut trouver une forme  élevée, spéciale et totalement personnelle de la divine grâce, qui est divinement administrée sans aucune peine, zèle, ou effort de leur part, à toute personne appartenant à leur groupe, même si elles ne demandent, ne recherchent ni ne frappent à la porte. (2) Ainsi, soutenus par les mains des anges - c’est à dire, préservés par une protection angélique - ils ne heurtent jamais leur pieds contre la pierre - c’est à dire, ils ne peuvent être objet de scandale. » (Instruction, § 26).

 Il existe un autre ouvrage de l’époque qui contient des critiques similaires, Les Objections de Vincent, peut-être l’œuvre du même Saint Vincent de Lérins. C’est une somme de “déductions logiques“ à partir d’énoncés du Bienheureux Augustin que tout Chrétien de foi juste doit evidemment rejeter : “Dieu est l’auteur de nos péchés”, “La pénitence est inutile au prédestiné à la mort”, “Dieu a créé une grande part de la race humaine pour la damnation éternelle”, etc...

 Si les critiques de ces deux livres étaient dirigées contre Augustin lui-même (dont saint Vincent de Lérins ne mentionne pas le nom dans son Instruction), elles seraient manifestement malhonnêtes. Augustin n’enseigna jamais une telle doctrine de la prédestination, qui détruit tout simplement le sens-même de la lutte ascétique; il trouva lui-même nécessaire, comme nous l’avons vu, de s'inscrire en faux contre ceux qui “exaltent la grâce à une telle ampleur qu’ils dénient la liberté du libre-arbitre humain” (Lettre 214 ), et il aurait été très certainement du côté de saint Vincent contre ceux qui furent plus tard critiqués par ce dernier. En définitive, les critiques de saint Vincent sont tout à fait valables lorsqu’elles sont dirigées à juste titre contre les disciples extrémistes d’Augustin, ceux-là mêmes qui ont déformé son enseignement dans un sens non-orthodoxe, négligeant toutes les explications d’Augustin, et ont enseigné que la Divine Grâce est effective sans l’effort humain.

 Malheureusement, cependant, il y a un point dans l’enseignement d’Augustin sur la Grâce, et en particulier sur la prédestination, où il tombe dans une erreur sérieuse qui a alimenté ces “déductions logiques” tirées de sa doctrine par les hérétiques.  Du point de vue d’Augustin sur la grâce et la liberté, l’affirmation apostolique que Dieu désire que tous les hommes soient sauvés (I Tim.2 : 4) ne peut être vraie littéralement; si Dieu “prédestine” certains seulement à être sauvés, alors Il doit vouloir  que seulement certains soient sauvés. Ici encore, la logique humaine échoue à comprendre le mystère de la vérité chrétienne. Mais Augustin, en accord avec sa logique,  veut “expliquer” ce passage des Ecritures d’une manière compatible avec tout son enseignement sur la grâce; et ainsi il écrit :  « Il “désire que tous les hommes soient sauvés” veut dire que tous les prédestinés sont compris par cette phrase, parce qu’il y a toute sorte d’hommes parmi eux » (Sur le Blâme et la Grâce , § 44). Ainsi il dénie réellement que Dieu désire que tous les hommes soient sauvés. Pire, il est entraîné si loin dans la cohérence logique de sa pensée qu’il enseigne même (bien que seulement dans des passages très courts) une prédestination “négative”, une prédestination à la damnation éternelle, quelque chose de totalement étranger aux Ecritures. Il parle clairement d’“une classe d’homme qui est prédestinée à la destruction” (Sur la Perfection et la Rectitude humaine , § 13), et de nouveau il dit : « A ceux qu’Il a prédestiné à l’éternelle mort, Il est également l’arbitre le plus juste de leur punition » (Sur l’ âme et son origine , § 16).

 Mais ici encore, nous devons bien faire attention à ne pas lire dans les mots d’Augustin l’interprétation tardive qu’en tirera Calvin. Dans sa doctrine Augustin ne soutient absolument pas que Dieu détermine ou veut qu’un seul homme fasse le mal ; le contexte tout entier de sa pensée rend clair le fait qu’il ne croit pas à pareille chose, et il dénie souvent cette accusation spécifique, parfois avec une évidente exaspération. Ainsi, lorsqu’il rencontra l’objection contre lui que “c’est par sa propre faute que quelqu’un abandonne la foi, lorsqu’il se donne et consent à la tentation, ce qui est la cause de sa désertion de la foi” (ceci contre l’assertion que Dieu détermine  un homme à perdre la foi), Augustin trouve qu’il n’est même pas nécessaire de répondre, excepté : « Qui dénie cela ? » (Sur le Don de Persévérance § 46). Quelques décennies plus tard le disciple du bienheureux Augustin, Fulgence de Ruspe, dans l’interprétation de son enseignement, écrit: « Dans nul autre sens, je suppose, ne doit être pris ce passage de saint Augustin où il affirme qu’il existe certaines personnes destinées à la destruction. C’est en regard de leur punition et non de leur fautes, non pas prédestinées pour le mal qu’elles ont injustement commis, mais pour le punition qu'elles souffriront en toute justice (Ad Mominium I, 1). » La doctrine augustinienne de la “prédestination à l’éternelle mort” n’affirme donc pas que Dieu veut ou détermine  qu'un homme déserte la foi ou bien fasse le mal, ni non plus qu'il soit condamné à l’Enfer par l’arbitraire du vouloir Divin, excluant ainsi chez l’homme un libre choix du bien ou du mal. Elle affirme plutôt que Dieu veut la condamnation de ceux qui, de leur propre vouloir, font le mal. Cela, cependant, ne constitue pas l’enseignement orthodoxe, et la doctrine augustinienne de la prédestination, même avec toutes ses réserves, reste encore beaucoup trop susceptible d’égarer les âmes.

 L’enseignement d’Augustin était connu bien avant que saint Cassien écrivît ses  Conférences , et il est bien certain que ce dernier a Augustin à l'esprit lorsque, dans sa Treizième Conférence, il donne à cette erreur une réponse clairement orthodoxe : « Pour Celui qui ne veut pas que le moindre d’entre ses petits périsse, comment pouvons-nous imaginer sans blasphémer gravement qu’Il ne désire pas d’une manière générale que tous les hommes soient sauvés, mais seulement quelques uns d’entre eux ? Ceux qui alors périssent, périssent contre Son désir  (Conférences XIII, 7) ». Augustin n’aurait pas été capable d’accepter une telle doctrine, parce qu'’il avait faussement absolutisé  la grâce et n’aurait pu en aucun cas concevoir quelque chose qui puisse arriver contre le vouloir Divin, mais dans la doctrine orthodoxe de la synergie, une place véritable est donnée au mystère de la liberté humaine, qui peut vraiment choisir de ne pas accepter ce que Dieu a voulu pour elle et ce à quoi Il l’a constamment appelée.

 La doctrine de la prédestination (non pas dans le sens restrictif d’Augustin, mais dans le sens de la fatalité donné plus tard par les hérétiques) eut un futur déplorable en Occident. Il y eut au moins trois débordements majeurs: dans le milieu du cinquième siècle, le presbytre Lucidus enseigna une prédestination absolue à la fois pour le salut et la damnation, le pouvoir de Dieu forçant irrésistiblement  certains au bien et d’autres au mal -- bien qu’il se soit repenti finalement de sa doctrine après avoir été combattu par saint Fauste, Evêque de Rhegium (un disciple valeureux de saint Vincent de Lérins et de saint Cassien), et avoir été condamné par le concile provincial d’Arles aux environs de 475. Dans le neuvième siècle, le moine Saxon Gottschalk commença une nouvelle controverse, affirmant deux prédestinations “absolument semblables” (une pour le salut et une pour la damnation), déniant la liberté humaine aussi bien que le désir Divin de vouloir sauver tous les hommes, faisant ainsi lever une furieuse controverse dans l’empire franc.

 Et pour finir, dans nos temps modernes, Luther, Zwingli, et tout spécialement Calvin enseignèrent la forme la plus extrême de prédestination : Dieu a créé certains hommes comme  “vaisseaux de la colère” pour les péchés et la damnation éternelle, et le salut et la damnation sont octroyés par Dieu selon son bon plaisir sans prendre en compte les actions des hommes. Bien qu’Augustin lui-même n’ait jamais rien enseigné quelque chose de semblable à ces doctrines lugubres et tout à fait non-chrétiennes, il n’en reste pas moins que la source ultime de tout ceci est clair, et même l’Encyclopédie Catholique (3) l’admet : “La trace de l’origine du prédestinatianisme hérétique se retrouve dans une mauvaise interprétation et un mauvais entendement des vues de Saint Augustin relatives à l’élection éternelle et à la réprobation. Mais ce fut seulement après sa mort que cette hérésie s’étendit dans l’Eglise d’Occident, tandis que celle d’Orient était préservée de ces extravagances d’une manière remarquable” (vol XII, p.376). Si l’Orient fut préservé de ces hérésies, c'est justement, et rien n'est plus évident, par la doctrine correcte sur la grâce et la liberté que saint Cassien et les Pères d’Orient ont enseignée sans laisser aucune place à une quelconque “mauvaise interprétation” de cette doctrine.

 Les exagérations du bienheureux Augustin dans son enseignement sur la Grâce furent donc très sérieuses et eurent de lamentables conséquences. N'allons pas, cependant, exagérer à notre tour en le trouvant coupable de ces vues extrêmes et manifestement hérétiques que lui ont imputées ses ennemis. Nous ne devons pas non plus faire peser sur lui toute la responsabilité dans l’émergence de ces hérésies; une telle attitude perdrait de vue la vraie nature du déroulement de l’histoire intellectuelle. Même le plus grand des penseurs ne peut exercer une influence dans un vide intellectuel : la raison pour laquelle le prédestinatianisme extrême s'est manifesté à différents moments en Occident  (et non en Orient) ne fut pas, en premier lieu l’enseignement d’Augustin (qui servit seulement de prétexte et de prétendue justification), mais bien plutôt la mentalité hyper-rationnelle ou surlogique qui a toujours été présente dans les peuples occidentaux : dans le cas d’Augustin elle produisit des exagérations dans une pensée essentiellement orthodoxe, tandis que dans le cas de Calvin, par exemple, elle produisit une hérésie abominable chez quelqu'un qui était assurément très éloigné de l’Orthodoxie par sa pensée ou sa mentalité.

 Si Augustin avait enseigné en Orient et parmi les Grecs il n’y aurait pas eu alors d’hérésie de la prédestination, ou au moins pas dans les proportions et les conséquences étendues qu’elle prit en Occident. Le caractère non rationaliste de l’esprit oriental n’aurait déduit aucune conséquence des exagérations d’Augustin, et en général lui aurait prêté moins d’attention que ne le fit l’Occident, voyant en lui ce que l’Eglise Orthodoxe continue de nos jours de voir en lui : un vénérable Père de l’Eglise, non sans occulter ses erreurs, et qui le place un peu derrière les Grands Docteurs Universels d’Orient et d’Occident.

 Mais pour voir cela plus clairement, maintenant que nous avons examiné en détail la nature de son enseignement le plus controversé, tournons-nous vers les opinions que portent les Saints Pères d’Orient et d’Occident sur le Bienheureux Augustin.
Opinions au Cinquième Siècle en Gaule

 L’opinion des Pères du cinquième siècle en Gaule doit être le point de départ  de cette recherche, car c’est là que son enseignement sur la grâce fut en premier et le plus vivement mis en question. Nous avons vu l’acuité des critiques de l’enseignement d’Augustin (ou de ses disciples) par saint Cassien et saint Vincent de Lérins; mais alors, comment ceux-ci et d'autres à la même époque considéraient-ils Augustin lui-même? Pour répondre à cette question nous devons dire quelques mots de la doctrine de la grâce elle-même, et aussi voir comment les disciples d’Augustin furent amenés à modifier son enseignement dans leurs réponses aux critiques de saint Cassien et  de ses disciples.

 Les historiens de la controverse sur la grâce au cinquième siècle en Gaule n‘ont pas manqué de noter combien elle fut douce à comparer avec les disputes contre Nestorius, Pélage, et d’autres hérétiques notoires; elle fut toujours regardée comme une controverse à l’intérieur de l’Eglise, et non comme un conflit de l’Eglise contre les hérétiques. Jamais non plus personne n’a appelé Augustin un hérétique, et Augustin n’applique jamais ce terme à ceux qui le critiquent. Les traités composés “Contre Augustin” furent uniquement l’œuvre d’hérétiques (comme Julien qui professait le pélagianisme), et non celui de Pères orthodoxes.

 Prosper d’Aquitaine et Hilaire, dans leurs lettres à Augustin l’informant des vues de saint Cassien et d’autres (publiées comme Lettres 225 et 226 dans les œuvres d’Augustin), notent que, tout en critiquant son enseignement sur la grâce et la prédestination, ils s’accordent totalement avec lui dans les autres domaines et sont de grands admirateurs de ses vues. Augustin, en retour, dans la publication de ses traités répondant aux critiques, se réfère à ceux qui le critiquent comme “ces frères nôtres dont votre pieux amour est soucieux”, et dont les vues sur la grâce “diffèrent considérablement des erreurs des Pélagiens” (Sur la Prédestination des Saints, § 2). Et dans la conclusion de son traité final il offre humblement son opinion au jugement de l’Eglise : « Laissons ceux qui pensent que je suis dans l’erreur considérer calmement encore et encore ce qui est dit ici,  de peur que, par  hasard, ils puissent eux-mêmes  être trompés. Et lorsque, par le moyen de ceux qui lisent mes écrits, je deviens non seulement plus sage, mais même plus parfait, je reconnais la faveur de Dieu envers moi » (Sur le don de Persévérance,  § 68). Le bienheureux Augustin ne fut vraiment jamais un “fanatique” dans l'expression de son désaccord doctrinal avec ses  pairs chrétiens orthodoxes; et son ton généreux et gracieux fut généralement partagé par ses opposants sur la question de la grâce.

 Saint Cassien lui-même, dans son livre Contre Nestorius , se réfère à Augustin comme à l’une des plus hautes autorités patristiques en ce qui concerne la doctrine de l’Incarnation du Christ, citant deux de ses ouvrages (VII, 27). Il est vrai qu’il ne se réfère pas à Augustin en des termes aussi élogieux que ceux utilisés pour saint Hilaire de Poitiers (“un homme paré de toutes les vertus et les grâces” § 24), pour saint Ambroise de Milan (“ce prêtre illustre de Dieu, qui ne quitta jamais la main de Dieu, qui brilla même tel un bijou au doigt de Dieu”, § 25), ou Jérôme  “l'instructeur des Catholiques, dont les écrits brillent comme des lampes divines partout à travers le monde entier “, § 26). Il appelle Augustin simplement “le prêtre (sacerdos) d’Hippone Regiensis” et il ne fait aucun doute qu’il agit ainsi parce qu’il voit Augustin comme un Père possédant moins d’autorité que les autres. Quelque chose de similaire peut être vu plus tard dans les Pères orientaux qui distinguèrent entre le “divin” Ambroise et le “bienheureux” Augustin,  et voilà pourquoi en vérité Augustin est encore appelé de nos jours “bienheureux” en Orient (une appellation qui sera expliquée plus loin). Mais le fait demeure que saint Cassien considérait Augustin comme une autorité sur les questions où le problème de la grâce n’entrait pas en compte, c'est-à-dire comme un Père orthodoxe et non comme un hérétique ni même comme une personne dont l’enseignement est douteux ou peut être négligé. De même, il existe une anthologie des enseignements d’Augustin sur la Divine Trinité et l’Incarnation qui nous est parvenue sous le nom de saint Vincent de Lérins : autre indice du fait qu'Augustin fut considéré comme professant l'Orthodoxie sur d'autres questions, même par ceux qui contestaient ses vues sur la Grâce.

 Peu après la mort du bienheureux Augustin (début 430), Prosper d’Aquitaine fit un voyage à Rome et réclama au Pape Célestin une prise de position autoritaire contre ceux qui critiquaient Augustin. Le Pape ne se prononça pas sur les questions dogmatiques impliquées, mais il envoya aux évêques du Sud des Gaules une lettre comportant ce qui semble être à cette époque le point de vue dominant autant qu'officiel de l’Occident sur Augustin : « Avec Augustin, que tous les hommes où qu’ils se trouvent ont aimé et honoré, nous sommes toujours restés en communion. Qu’un arrêt soit donné à cet esprit de dénigrement, qui est malheureusement en train de croître ! »

 Les enseignements d’Augustin sur la Grâce continuèrent  pourtant à provoquer des turbulences dans l’Eglise des Gaules pendant tout le cinquième siècle. Cependant, les esprits les plus  sages des deux côtés de la controverse s’exprimèrent avec modération. Ainsi, même Prosper d’Aquitaine, le disciple éminent d’Augustin dans les première années qui suivirent la mort de ce dernier, admit dans un de ses ouvrages de défense Réponses aux Capitula Gallorum, VIII) qu’Augustin parle avec trop de rudesse -“durius”- lorsqu’il dit que Dieu ne désire pas que tous les hommes  doivent être sauvés. Et son dernier livre (4), aux alentours de 450,  L’Appel des Nations (De vocatione omnium gentium ), révèle que son propre enseignement s’adoucit considérablement avant sa mort.

 Ce livre se donne pour but “de rechercher quelle restriction et modération nous devons maintenir dans nos vues sur ce conflit d’opinions” (Livre I, 1 ), et l’auteur essaye réellement d’exprimer la vérité sur la grâce et le salut d’une manière à satisfaire les deux côtés et mettre si possible un terme à la dispute. En particulier, il met en lumière que la Grâce ne contraint pas l’homme, mais agit en harmonie avec la libre volonté de l’homme. Exprimant l’essence de son enseignement, il écrit : “ Si nous abandonnons totalement toutes les querelles qui jaillirent du feu de disputes immodérées, il deviendra clair que nous devons tenir comme certains trois points dans cette question. Premièrement, nous devons confesser que Dieu désire bien que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Deuxièmement, il ne peut y avoir aucun doute que tous ceux qui réellement parviennent à la connaissance de la vérité et au salut, le font non pas en vertu de leur propre mérite mais par l’aide efficace de la Divine Grâce. Troisièmement, nous devons admettre que la compréhension humaine est incapable de sonder la profondeur des jugements de Dieu” (Livre II, 1). Ceci est essentiellement la version “réformée” (et considérablement amélio-rée) de la doctrine d’Augustin qui prévalut finalement au Concile d’Orange soixante-quinze années plus tard et apporta une fin à la controverse.

 Le principal des Pères de la Gaule après saint Cassien à maintenir la doctrine orthodoxe de la synergie fut saint Fauste de Lérins, plus tard évêque de Rhegium (Riez). Il écrivit un traité Sur la grâce de Dieu et le Libre Vouloir dans lequel il attaque à la fois le “pernicieux instructeur” Pélage d’un côté et l’“erreur du prédestinatianisme” de l’autre (visant le prêtre Lucidus). Comme saint Cassien, il voit la grâce et la liberté en parallèle, la grâce toujours coopérant avec le libre-arbitre pour le salut de l’homme. Il compare le libre-arbitre à “une sorte de petit crochet” qui se tend et saisit la grâce : une image qui n'était pas faite pour pacifier les Augustiniens stricts qui insistaient sur une “grâce préventive” absolue. Lorsqu’il écrit à propos des livres d’Augustin au diacre Graccus, il note que même “chez le plus savant des hommes il y a des choses qui peuvent être considérées comme suspectes”; mais il reste toujours respectueux de la personne d’Augustin et l’appelle “le très bienheureux pontife Augustin” (beatissimus pontifex Augustinus). Saint Fauste conserva également le jour de fête du repos du Bienheureux Augustin, et ses écrits incluent une homélie pour cette fête.

 Mais même les douces expressions de ce grand Docteur furent trouvées critiquables par les Augustiniens stricts comme l’Africain Fulgence de Ruspe, qui écrivit des traités sur la grâce et la prédestination contre saint Fauste, et la controverse continua longtemps de couver sous la cendre. Nous pouvons voir encore le point de vue orthodoxe sur cette controverse à la fin du cinquième siècle dans une collection de notes biographiques du prêtre Gennade de Marseille, Vies des hommes illustres  (une continuation du livre du même nom du bienheureux Jérôme). Gennade, dans son traité Sur les Dogmes Ecclésiastiques , se montre un disciple de saint Cassien sur la question de la grâce et du libre-arbitre, et ses commentaires sur les participants les plus en vue de la controverse nous donne une bonne idée de comment les défenseurs de saint Cassien en Occident regardaient la question quelque cinquante années ou plus après les morts d’Augustin et de Cassien.

 A propos de saint Cassien, Gennade dit (§ 62) : « Il écrivit à partir de son expérience, dans un langage vigoureux, ou pour parler plus clairement, avec le sens derrière chaque mot et l’action derrière chaque discours.  Il couvrit le terrain entier des directions pratiques, pour toutes les sortes de moines.»  Alors suit une liste de ses œuvres, avec toutes les Conférences mentionnées par leur nom, ce qui constitue l’un des plus longs chapitres du livre. Rien n’est dit spécifiquement sur son enseignement sur la grâce, mais saint Cassien est clairement présenté comme Père Orthodoxe .

 Au sujet du livre de Prosper, d'autre part, Gennade écrit (§ 85) :    « Je considère comme venant de lui un livre anonyme contre certains des ouvrages de Cassien que l’Eglise de Dieu a jugés salutaires, mais qu’il flétrit comme étant nocifs, et de fait, certaines des opinions de Cassien et de Prosper sur la grâce de Dieu et le libre-arbitre diffèrent les unes des autres » . Ici l’Orthodoxie de l’enseignement de Cassien sur la grâce est clairement proclamée, et il est constaté que celui de Prosper en diffère, mais sa critique de Prosper reste néanmoins douce.

 Concernant saint Fauste, Gennade écrit (§ 86) : « Il publia un excellent travail, Sur la grâce de Dieu par laquelle nous sommes sauvés, dans lequel il enseigne que la grâce de Dieu invite toujours, précède et aide notre vouloir, et quel que soit le gain que puisse atteindre notre liberté de vouloir dans ses effets pieux cela n’est point de son propre mérite, mais le don de la grâce. » Et plus loin, après avoir commenté ses autres livres : « Cet excellent instructeur en qui nous croyons avec enthousiasme et que nous admirons ». Clairement, Gennade défend saint Fauste comme Père orthodoxe, et en particulier le défend contre l'accusation (souvent formulée aussi contre saint Cassien) qu’il dénie la “grâce préventive”. Les disciples d’Augustin ne purent jamais comprendre que la doctrine orthodoxe de la synergie ne dénie absolument pas “la grâce préventive”,mais enseigne seulement sa coopération avec le libre-arbitre.  Gennade  (et saint Fauste lui-même) mirent un point tout spécial à affirmer cette croyance en la “grâce préventive”.

 Regardons maintenant ce que Gennade dit d’Augustin lui-même; Il faut se rappeler que ce livre fut écrit dans les années 480 ou 490; lorsque la controverse à propos de l’enseignement sur la grâce d’Augustin était vieille d’une soixantaine d’années, que les exagérations de cette doctrine avaient été largement exposées et abondamment discutées, et que les conséquences douloureuses de ces exagérations étaient devenues évidentes dans la doctrine déjà condamnée du prédestinatianisme de Lucidus.

 “Augustin d’Hippone, évêque d’Hippone Regiensis, un homme réputé dans le monde entier pour ses connaissances à la fois profanes et sacrées, sans défaut dans la foi, pur dans la vie, qui écrivit des livres en si grand nombre qu’ils ne peuvent être tous rassemblés. Qui peut se vanter de posséder tous ses ouvrages ou bien d’avoir lu avec tant de diligence qu'il a pu lire tout ce qu’Augustin écrivit ?” A cet éloge d’Augustin, quelques uns de ses manuscrits ajoutent une cri-tique : « Voilà pourquoi, selon la véracité du proverbe de Salomon, dans la multitude des mots on ne peut manquer de pécher  (§ 39) » La critique d’Augustin (qu’elle appartienne à Gennade lui-même ou à un copiste tardif) n’est pas moins douce que celle des saints Cassien et Fauste, se contentant de signaler que l’enseignement d'Augustin n’est pas parfait. Clairement, les porte-paroles d'une confession pleinement orthodoxe de la Grâce au cinquième siècle en Gaule ne considéraient pas autrement Augustin que comme un grand instructeur et un Père, même s’ils trouvaient nécessaire de signaler ses erreurs. Cela a continué à être l’attitude orthodoxe envers Augustin jusqu’à nos jours.

 Au commencement du sixième siècle la controverse sur la grâce s’était concentrée dans la critique de l’enseignement de saint Fauste, dont le “petit crochet” du libre-arbitre continuait de troubler les disciples d’Augustin avec leur esprit toujours hyper-rationnel. Toute la controverse finalement arriva à sa fin grâce surtout aux efforts d’un homme dont la position favorisa tout spécialement la réconciliation finale des deux parties. Saint Césaire, Métropolite d’Arles, était un moine du monastère de Lérins, où il  fut parmi les ascètes les plus strictes, et un disciple de l’enseignement monastique de saint Fauste, qu’il ne cessa jamais d’appeler un saint; mais en même temps, il admirait hautement et aimait fort le bienheureux Augustin, et vers la fin il obtint la requête qu’il avait faite à Dieu de pouvoir mourir le jour du repos d’Augustin (il mourut la veille, le 27 août 543). Sous sa présidence, le Concile d’Orange fut réuni en 529, avec quatorze évêques présents et approuva 25 canons qui donnaient une version quelque peu modifiée de l’enseignement  sur la grâce du bienheureux Augustin. Les expressions exagérées d’Augustin sur la nature quasi irrésistible de la grâce furent soigneusement écartées, et rien de plus ne fut dit de son enseignement sur la prédestination. D’une manière significative, la doctrine de la “prédestination au mal” (que certains avaient tiré comme fausse “déduction logique” de l’enseignement d’Augustin sur la “prédestination à la mort”) fut spécifiquement condamnée et ses tenants ( “s'il en existe certains qui désirent croire en une chose si mauvaise ”) anathématisés.

 La doctrine orthodoxe de saint Cassien et de saint Fauste ne fut pas citée dans ce Concile, mais ne fut pas non plus condamnée; leur enseignement de la synergie fut tout simplement incompris. La liberté de l’homme fut, bien entendu, maintenue, mais dans le cadre du point de vue hyper-rationnel que l’Occident a sur la nature et sur la grâce. L’enseignement d’Augustin fut corrigé, mais la plénitude de l’enseignement plus profond de l’Orient ne fut pas reconnue. Voilà pourquoi l’enseignement de saint Cassien constitue de nos jours une révélation pour les Occidentaux qui cherchent la vérité chrétienne : non pas que l’enseignement d’Augustin, dans sa forme modifiée,  soit  “faux” (car il enseigne la vérité autant qu’il peut le faire dans son cadre limité), mais parce que l’enseignement de saint Cassien constitue une expression plus profonde et entière de la vérité.

( à suivre)

 Hiéromoine Séraphime Rose

 The place of Blessed Augustine in The Orthodox Church,
 Saint Herman of Alaska Brotherhood, Platina, California 1983
traduit de l'anglais par Thierry Cozon

Notes:
1) Suite du texte publié dans La Voie Othodoxe  n°11, pages 43-45.
2) Comment ne pas reconnaître aussi dans ce “cercle” dénoncé par saint Cassien  un ancêtre de ces groupes “charismatiques” d'aujourd'hui.
3) Edition de 1911, qui fut très attentive à défendre l’orthodoxie d’Augustin.
4) Certains ont mis en doute l’attribution traditionnelle de ce livre à Prosper, mais récemment les érudits ont confirmé cette attribution d’auteur : cf. la traduction de Prosper par P. De Letter.


 

 

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