La Place du
BIENHEUREUX AUGUSTIN
dans l'Eglise Orthodox
e

- 4ème PARTIE : SUITE ET FIN (1) -

Opinions des temps modernes sur le bienheureux Augustin.

Les Pères orthodoxes des temps modernes ont continué de regarder le bienheureux Augustin de la même manière que le fit saint Marc d'Ephèse, et il n'y eut pas de controverse particulière attachée à son nom. En Russie, au moins depuis le temps de saint Dimitri de Rostov ( début XVIIIème siècle ), l'habitude de se référer à lui comme "le bienheureux Augustin" commença à être bien établie. Ici, disons juste un mot sur cette appellation.

Dans les premiers siècles du Christianisme, le mot "bienheureux" en référence à un homme de sainte vie était utilisé d'une manière plus ou moins interchangeable avec les mots "saint" ou "sacré". Cela n'était pas le résultat d'une quelconque et formelle "canonisation", qui n'existait pas en ces siècles, mais elle était plutôt basée, avant tout, sur la vénération populaire. Ainsi, saint Martin de Tours (IVème siècle), un saint et thaumaturge avéré, dans des écrits comme ceux de saint Grégoire de Tours (Vlème siècle), est qualifié parfois de " bienheureux " (beatus) et parfois de "saint" (sanctus). Et donc, lorsque qu'Augustin est qualifié au Vème siècle par saint Faustus de Lérins de "le plus bienheureux" (beatissimus), au sixième siècle par saint Grégoire le Grand de "bienheureux" (beatus) et de "saint" (sanctus), au XIXème siècle par saint Photios de "saint" (άγιος), ces titres différents veulent tous dire la même chose : qu'Augustin était reconnu comme faisant partie de ceux qui sont remarquables par leur sainteté et leur enseignement. En Occident, pendant tous ces siècles, le jour de sa fête fut conservé; en Orient (où on ne célébrait pas de fêtes particulières pour des saints occidentaux) il fut simplement regardé comme Père de l'Eglise Universelle.

Au temps de saint Marc d'Ephèse, le mots "bienheureux" devint utilisé pour dénoter un tant soit peu moins d'autorité que les plus grands des Pères, ainsi, il se réfère au "bienheureux Augustin" mais au "divin Ambroise", au "bienheureux Grégoire de Nysse" mais à "Grégoire le Théologien, grand parmi les saints"; mais cela ne veut pas dire qu'il existe un usage constant à ce propos.

Même dans les temps modernes le mot "bienheureux" reste en quelque sorte vague dans son application. Selon l'usage russe, "bienheureux" peut se référer aux grands Docteurs autour desquels il y eut certaines controverses (Augustin et Jérôme en Occident, Théodoret de Cyr en Orient), mais aussi aux fols-en-Christ (glorifiés ou non) ainsi qu'en général aux personnes saintes mais non glorifiées des siècles récents. Même de nos jours il n'y a pas de définition précise de ce que veut dire "bienheureux" dans l'Eglise orthodoxe (à l'opposé du Catholicisme Romain, où la "béatification" est à part entière un processus légal en lui-même), et n'importe quelle personne "bienheureuse" qui a une place reconnue dans le calendrier orthodoxe des Saints (comme l'ont Augustin, Jérôme, Théodoret, et beaucoup de fols-en-Christ) peuvent également être appelés "saints". Dans l'usage orthodoxe russe on parle rarement de "saint Augustin", mais plutôt toujours du "bienheureux Augustin" . En nos temps modernes il y a eu de nombreuses traductions en grec et en russe des écrits du bienheureux Augustin, et il a commencé à être bien connu dans l'Orient orthodoxe. Certains de ses écrits, à dire vrai, comme ceux de ses traités anti-pélagiens et Sur la Trinité, sont lus avec prudence, la même prudence avec laquelle les croyants orthodoxes lisent Sur l'Âme et la Résurrection de saint Grégoire de Nysse et certains autres de ses écrits.

Le grand Docteur Russe du dix-huitième siècle, saint Tikhon de Zadonsk, cite certains des écrits du bienheureux Augustin (principalement tirés des Soliloques) comme venant d'un Père orthodoxe , bien que sa principale source patristique soit bien sur les Pères d'Orient, et par dessus tout saint Jean Chrysostome (2). Les Confessions d'Augustin occupent une place respectable parmi les livres spirituels orthodoxes en Russie et ont eu même un effet décisif sur le grand reclus du dix neuvième siècle, Georges de Zadonsk, quant à sa renonciation au monde. Lorsque ce dernier était au service militaire, dans sa jeunesse, et menait une vie de plus en plus retirée pour se préparer à entrer dans un monastère, il fut tellement attiré par la fille d'un certain colonel qu'il prit la décision de la demander en mariage. Se remémorant ensuite le désir profond qu'il avait développé d'abandonner le monde, il se retrouva dans un état critique d'indécision et de perplexité, qu'il résolut à la fin en faisant appel au livre patristique qu'il était en train de lire. Il a décrit lui-même ce moment : « J'ai été inspiré d'ouvrir le livre qui reposait sur la table, me disant à moi-même : Je suivrai sur le champ ce qu'il m'indiquera , quoi que cela soit. J'ouvris les Confessions d'Augustin. Je lus : "Celui qui se marie est préoccupé par sa femme et comment lui plaire, mais celui qui ne se marie pas est préoccupé par le Seigneur et comment plaire au Seigneur. Vois la justesse de ceci ! Quelle différence ! Raisonne profondément, choisis la meilleure voie, ne t'attarde pas, décide, suis; rien ne t'entrave." Je décidai. Mon cœur fut rempli d'un bonheur indicible. Mon âme était dans la joie. Et il me semblait que mon esprit était entièrement ravi dans une extase paradisiaque » (3) . Cette expérience nous rappelle fort la propre expérience du bienheureux Augustin, lorsqu'il fut inspiré d'ouvrir les épîtres de saint Paul et suivit le conseil donné par le premier passage sur lequel tombèrent ses yeux (Confessions, VIII, 12). Il doit être noté que le monde spirituel du bienheureux Georges de Zadonsk était entièrement celui des Pères orthodoxes, comme nous le savons par les livres qu'il lisait : La vie des Saints, saint Basile le Grand, saint Grégoire le Théologien, saint Tikhon de Zadonsk, les commentaires patristiques sur les Ecritures.

Dans les temps modernes, la situation a été la même pour l'Eglise grecque. Le théologien grec du XVIIIème siècle Eustratius Argenti, (4) dans ses traités anti-latins comme le Traité Sur le pain sans levain, utilise Augustin comme autorité patristique, mais il note également qu'Augustin est un des Pères qui tomba dans certaines erreurs, sans cesser toutefois d'être un Père de l'Eglise. A la fin du XVIIIème siècle saint Nicodème l'Hagiorite introduisit la vie du bienheureux Augustin dans son Synaxaire (Collection des Vies des Saints), alors qu'elle n'était pas jusque-là inclue dans les calendriers orientaux et les collections de Vies des Saints. Ce qui n'a rien de remarquable en soi ; Augustin fut l'un parmi des centaines de noms qu'ajouta saint Nicodème au calendrier orthodoxe des Saints très incomplet, dans son zèle à donner une plus grande gloire aux saints de Dieu. Au dix neuvième siècle, avec un zèle similaire, l'Eglise Russe prit le nom d'Augustin à partir du Synaxaire de saint Nicodème et l'ajouta à son propre calendrier. Cela n'était pas une sorte de "canonisation" du bienheureux Augustin, car il n'avait jamais été regardé en Orient comme rien d'autre qu'un Père et un Saint ; mais il s'agissait plutôt d'élargir le calendrier de l'Eglise pour le rendre plus complet : un processus qui est encore en vigueur actuellement.

Au XXème siècle le nom du bienheureux Augustin peut se retrouver dans les calendriers orthodoxes standards, habituellement sous la date du 15 Juin (ensemble avec le bienheureux Jérôme), mais parfois sous la date de sa dormition, le 28 Août. L'Eglise Grecque, en son entier l'a peut être considéré avec moins de réserve que l'Eglise Russe, comme on le voit, par exemple, dans le calendrier officiel de l'une des Eglises grecques "ancien-calendaristes" où il est appelé, non pas le "bienheureux Augustin" comme sur le calendrier russe, mais "Saint Augustin le Grand" (άγιος Αυγύστινος δμέγας)

L'Eglise Russe, cependant, lui porte un grand amour, même si elle ne lui accorde pas le titre de "grand". L'Archevêque Jean Maximovitch, lorsqu'il devint l'évêque diocésain d'Europe Occidentale, s'attacha à lui montrer une révérence toute spéciale (comme avec de nombreux autres Saints occidentaux); ainsi, il commandita l'écriture d'un office liturgique particulier en son honneur (qui jusqu'à ce jour n'avait point existé dans les Menées en slavon), et cet office fut officiellement approuvé par le Synode des Evêques de l'Eglise Russe Hors Frontières, sous la présidence du Métropolite Anastase. L'Archevêque Jean célébrait ce service chaque année, où qu'il se trouvait, le jour de la fête du bienheureux Augustin.

Peut-être l'évaluation critique la plus équilibrée du bienheureux Augustin, en notre époque, se trouve-t-elle dans la Patrologie de l'Archevêque Philarète de Chernigov, qui a été citée plusieurs fois plus haut. « Il eut une très large influence sur son époque et les temps qui la suivirent. Mais il fut mal compris d'un côté, et de l'autre il n'exprima pas lui-même ses pensées avec précision et donna l'occasion à des controverses » (Vol. III, p. 7). « Possédant un esprit logique et une sensibilité très vive, le docteur d'Hippone n'avait pas, cependant, la même richesse d'esprit métaphysique; dans ses ouvrages on trouve beaucoup d'ingéniosité mais peu d'originalité de pensée, une certaine rigueur très logique mais peu d'idées vraiment sublimes. Qui plus est, on ne peut lui attribuer une profonde éducation théologique. Augustin écrivit à peu près sur tout, exactement comme Aristote, et ses ouvrages excellents ne pouvaient être que ses études systématiques de thèmes et ses réflexions morales • Sa plus haute qualité réside dans cette piété si sincère et profonde qui imprègne toutes ses œuvres (Ibid, p.35) ». Parmi ses écrits moraux que l'Archevêque Philarète considère comme les plus élevés se trouvent les Soliloques, les traités, les lettres et sermons sur la lutte monastique et les vertus, sur le soin des morts, sur la prière aux Saints, sur la vénération des reliques; et bien sûr ses Confessions justement renommées, « qui sans aucun doute peuvent toucher quiconque jusqu'aux profondeurs de l'âme par la sincérité de leur contrition et réchauffer par la chaleur de la piété qui est si essentielle sur le chemin du salut » ( Ibid, p. 23 ).

Les sujets à controverse, dans les écrits dogmatiques du bienheureux Augustin, ont parfois tellement retenu l'attention que l'autre aspect, le côté moral de ses œuvres, a été grandement négligé. Sans aucun doute, leur intérêt premier pour nous aujourd'hui tient précisément au fait qu'elles proviennent d'un Père de la piété orthodoxe : ce dont il était rempli à déborder. Les érudits modernes, en effet, s'affligent souvent qu'un "tel géant intellectuel" ait pu être "un enfant typique de son âge, même dans des domaines où nous ne devrions point l'attendre comme tel", s'exclamant qu'"il est vraiment étrange qu'Augustin s'accommode d'un paysage rempli de rêves, de démons et d'esprits", et que cette acceptation des miracles et des visions "révèle une crédulité qui nous semble aujourd'hui incroyable". Là, le bienheureux Augustin fausse compagnie aux "sophistiqués" étudiants en théologie d'aujoud'hui; mais il ne fait qu'un avec le simple fidèle orthodoxe, comme avec tous les autres Saints Pères d'Orient ou d'Occident qui, malgré leurs sentiments variés ou leurs différences sur des points théoriques de doctrine, eurent en commun une âme et un cœur profondément chrétiens. C'est cela qui le rend indiscutablement un Père orthodoxe et creuse un abime infranchissable entre lui et tous ses disciples "hétérodoxes" des derniers siècles, mais l'apparente à tous ceux qui s'attachent de nos jours au christianisme véritable, à la sainte Orthodoxie.

Mais sur bien des points de doctrine également, le bienheureux Augustin se révèle un docteur de l'Orthodoxie. Tout d'abord, nous devrions mentionner son enseignement sur le Millénarisme. Après avoir été attiré par une forme plutôt spiritualiste du chiliasme durant ses premières années de chrétien, il devint pendant ses années de maturité l'un des principaux combattant de cette hérésie qui, dans les temps anciens ou modernes, a entraîné tant d'hérétiques dans une lecture trop littérale de VApocalypse de saint Jean contraire à la tradition de l'Eglise. Selon la vraie interprétation orthodoxe, que professa le bienheureux Augustin, les mille années de l'Apocalypse (§ 20:1-6) correspondent au temps total qui s'écoule de la Première Venue du Christ à Sa Seconde Venue, lorsque le diable est en fait "limité" (grandement restreint en son pouvoir de tenter les fidèles) et que les saints régnent avec le Christ dans la vie de la grâce donnée à 1' Eglise (La Cité de Dieu , Livre XX, § 7-9)

En iconographie, la physionomie du bienheureux Augustin est bien typée. La sans doute plus vieille icône de lui, une fresque du VIème siècle dans la Librairie de Latran à Rome, est indubitablement basée sur un portrait fait de son vivant ; le même visage émacié, ascétique et barbe clairsemée se retrouvent dans une icône du Vllème siècle le montrant ensemble avec le bienheureux Jérôme et saint Grégoire le Grand. L'icône dans un manuscrit de Tours du Xlème siècle est plus stylisée, mais basée de même d'une manière indiscutable sur l'originale. Plus tard les iconographes occidentaux perdirent contact avec l'original (comme cela arriva pour la plupart des saints en Occident), le peignant plus ou moins comme prélat latin médiéval ou moderne.

Note sur les détracteurs contemporains du bienheureux Augustin

La théologie Orthodoxe du vingtième siècle a entrepris un "renouveau patristique". Sans doute, y a-t-il beaucoup d'éléments positifs dans ce "renouveau". Certains manuels orthodoxes des siècles récents ont enseigné des doctrines contenant partiellement une orientation et un vocabulaire occidentaux (en particulier romains catholiques), et n'ont pas su apprécier correctement quelques uns des Pères Orthodoxes les plus profonds, tout spécialement ceux des temps les plus proches comme saint Syméon le Nouveau-Thélogien, saint Grégoire Palamas ou saint Grégoire le Sinaïte. Le "renouveau patristique" du vingtième siècle a tout du moins corrigé partiellement ces défauts et libéré les académies et séminaires orthodoxes de certaines de ces "influences occidentales" dont il fallait se dispenser. En fait, cela prolongeait le mouvement moderne de prise de conscience orthodoxe qui avait débuté au dix-huitième siècle et début dix-neuvième avec saint Nicodème l'Hagiorite, saint Macaire de Corinthe, le bienheureux Païssius Velichkovsky, le Métropolite Philarète de Moscou, et d'autres aussi bien en Grèce et qu'en Russie.

Mais il y a eu aussi un aspect négatif dans ce "renouveau patristique". A certains égards, au XXème siècle, il a été et demeure très largement un phénomène "académique" abstrait, en dehors de la vie réelle, portant la marque de certaines de ces passions mesquines du monde académique moderne : le manque de charité, la suffisance, la morgue supérieure dans la critique des autres, la formation de parties ou de cliques de ceux qui sont "au courant" et savent si telles ou telles idées sont "à la mode" ou pas. Certains étudiants possèdent un zèle tellement excessif pour "le renouveau patristique" qu'ils trouvent de 1'"influence occidentale" partout où ils regardent; ils deviennent hyper-critiques envers l'Orthodoxie "occidentalisée" des siècles passés, et ont une attitude extrêmement dédaigneuse envers certains des instructeurs orthodoxes les plus respectés de ces siècles (comme ceux des temps présents, ou même de l'antiquité) à cause de leur vues "occidentales". De tels "zélotes" suspectent peu qu'ils se coupent en fait eux-mêmes du terreau orthodoxe et réduisent la tradition orthodoxe ininterrompue à une petite "ligne de parti" qu'un petit groupe parmi eux partage, soi-disant, avec les Grands Docteurs du passé. Dans ce cas de figure, le "renouveau patristique" s'approche dangereusement près d'une sorte de protestantisme.(5)

Le bienheureux Augustin est devenu ces dernières années une victime de cet aspect négatif du "renouveau patristique". L'accroissement d'une connaissance théorique de la théologie orthodoxe, à l'époque actuelle (à l'opposé de la théologie des Saints Pères, qui était inséparablement liée à une vie chrétienne) a engendré beaucoup de critiques du bienheureux Augustin pour ses erreurs théologiques. Certains étudiants en théologie se spécialisent même dans l'exercice de "mettre en pièces" Augustin et sa théologie, ne laissant guère aux gens le loisir de croire qu'il puisse encore être un Père de l'Eglise. Parfois de tels étudiants entrent en conflit avec d'autres étudiants en théologie orthodoxe de la "vieille école", qui au séminaire ont étudié et appris certains défauts de la théologie du bienheureux Augustin, mais l'acceptent comme un Père parmi d'autres, ne lui apportant pas une attention spéciale. Ces derniers sont plus proches de l'opinion orthodoxe sur le bienheureux Augustin à travers les siècles, tandis que les premiers sont coupables d'exagérer les défauts d'Augustin plutôt que de les excuser (comme les Pères dans le passé l'ont fait) et, dans leur "exactitude" académique, ils manquent souvent d'une certaine humilité intérieure et de la subtilité qui sont la marque d'une authentique transmission de la tradition orthodoxe de père en fils (et non simplement de professeur à élève). Prenons juste un exemple de cette mauvaise attitude envers le bienheureux Augustin parmi quelques étudiants actuels en théologie.

Un prêtre et professeur orthodoxe d'une école de théologie qui a expérimenté ce "renouveau patristique" donne un cours sur les différences entre la mentalité de l'Orient et de l'Occident. Parlant des "désastreuses distorsions de la morale chrétienne" dans les pays modernes occidentaux, et en particulier d'un faux "puritanisme" et d'un sens de la "perfection", il affirme : « Je ne peux pas remonter à l'origine de cette notion. Je sais seulement qu'Augustin l'introduisait déjà lorsque, sauf erreur de ma part, il dit dans ses Confessions qu'après son baptême il n'a plus eu de désirs sexuels. Je déteste mettre en doute l'honnêteté d'Augustin, mais il m'est absolument impossible d'admettre cette affirmation. Je suppose qu'il affirma cela parce qu'il avait déjà dans l'idée que, dès qu'il serait chrétien, il ne serait plus supposé avoir des pensées charnelles. La conception du christianisme oriental à la même époque était totalement différente ». (La Chronique Hellénique , Nov.11, 1976, p.6).

Ici, Augustin est devenu, tout simplement, un bouc émissaire sur lequel on peut épingler n'importe quelle opinion jugée "non-orthodoxe" ou "occidentale"; toute corruption à l'Ouest doit provenir, comme ultime source, de lui ! Et il est même considéré comme possible, contre toutes les lois de l'équité, de scruter son cerveau et de lui attribuer un type de pensées si primitf qu'il ne pourrait pas même être celui de nos plus frais convertis à l'orthodoxie.

En réalité, bien entendu, le bienheureux Augustin ne fit jamais de telles affirmations. Dans ses Confessions, il parle en toute franchise du "feu de la sensualité" qui était encore en lui, et de "comment je suis encore troublé par cette sorte de démon" (Confessions X , 360 ); et son enseignement sur la morale sexuelle et la bataille contre les passions est en général identique à celui des Pères orientaux de son temps; les deux à la fois sont très différents de l'attitude moderne occidentale que le conférencier voit à juste titre comme erronée et non-chrétienne. [En vérité, cependant, la grâce d'être libéré des tentations charnelles fut accordée à quelques uns des Pères, en Orient si ce n'est en Occident; voir L'Histoire Lausiaque, § 29, où l'ascète Elie d'Egypte, comme résultat à sa Visitation angélique, reçu une telle libération du désir qu'il put dire : « Les passions ne pénètrent plus dans mon esprit »

Nous n'avons pas besoin d'être, à notre tour, trop durs dans notre jugement sur de telles distorsions du "renouveau patristique". Tant d'idées inexactes et contradictoires, dont la plupart sont en réalité étrangères à l'Eglise, sont présentées de nos jours au nom du Christianisme et même de l'Orthodoxie que l'on peut facilement excuser ceux dont les évaluations et les vues orthodoxes manquent parfois d'équilibre, si tant est que c'est véritablement la pureté du Christianisme qu'ils recherchent sincèrement. Cette étude même sur le bienheureux Augustin, en vérité, nous montre quelle est précisément l'attitude des Pères Orthodoxes envers ceux qui ont erré de bonne foi. Nous avons beaucoup à apprendre de l'attitude généreuse, tolérante et indulgente de ces Pères.

Où se trouvent des erreurs, pour sûr, nous devons tâcher de les corriger; les "influences occidentales" des temps modernes doivent être combattues, les erreurs des Pères anciens ne doivent point être suivies. En ce qui regarde le bienheureux Augustin, en particulier, on ne peut mettre en doute le fait qu'à bien des égards, son enseignement a failli : sur la Sainte Trinité, la grâce et la nature, et d'autres doctrines; son enseignement n'est point "hérétique" mais exagéré, et ce fut les Pères orientaux qui enseignèrent sur ces points les vraies et profondes doctrines chrétiennes.

Pour certains, l'étendue des fautes dans l'enseignement d'Augustin est due à la mentalité occidentale, qui en somme n'a pas saisi la doctrine chrétienne aussi profondément que ne l'a fait l'Orient. Saint Marc d'Ephèse fit aux théologiens latins, à Ferrare-Florence, une remarque particulière qui peut être considérée comme le résumé des différences entre l'Orient et l'Occident : « Voyez-vous avec quelle superficialité vos instructeurs touchent à la signification, et comment ils ne pénètrent pas le sens lui-même, comme le font par exemple saint Jean Chrysostome, saint Grégoire le Théologien et d'autres luminaires universels de l'Eglise ? » (Première Homélie sur le Feu du Purgatoire, § 8: Pogodin, p 66).

Certains Pères occidentaux, bien sûr, comme saint Ambroise de Milan, saint Hilaire de Poitiers ou saint Cassien, pénètrent plus profondément et sont plus dans l'esprit oriental; mais comme règle générale ce sont vraiment les Pères orientaux qui enseignent de la manière la plus perspicace et profonde la doctrine chrétienne.

Mais cela ne nous donne pas le prétexte pour un quelconque "triomphalisme oriental". Si nous nous glorifions de nos grands Docteurs, gardons-nous de devenir comme les Juifs qui se glorifiaient de leur véritables prophètes qu'ils lapidèrent. (Matt. 23: 29-31). Nous, les derniers Chrétiens, ne sommes point dignes de l'héritage que ces Saints Pères nous ont légué, nous sommes dans l'indignité d'apercevoir même de loin la théologie sublime qu'ils ont à la fois enseigné et vécu; nous citons les grands Docteurs mais nous n'avons pas nous-mêmes leur esprit. En règle générale nous pouvons même dire que ce sont ceux qui crient le plus fort contre "l'influence occidentale" et qui sont les derniers à pardonner à ceux dont la théologie n'est pas "pure", qui sont eux-mêmes les plus infectés par les influences occidentales, souvent d'une manière insoupçonnée. L'esprit de dénigrement de tout ce qui ne s'accorde pas avec la vue "correcte", que cela soit en théologie, iconographie, services liturgiques, vie spirituelle, ou un quelconque autre sujet, est devenu beaucoup trop courant de nos jours, spécialement parmi les nouveaux convertis à la Foi Orthodoxe, chez lesquels il est particulièment inconvenant et donne souvent des résultats désastreux. Mais, même dans les "peuples orthodoxes", cette mentalité est devenue trop répandue (évidemment à cause de l'"influence occidentale !"), comme on peut le voir en Grèce dans ces récentes et malheureuses tentatives de dénier la sainteté de saint Nectaire d'Egine (de la Pentapole), un grand thaumaturge de notre siècle, parce qu'il a enseigné d'une manière soi-disant erronée certains points doctrinaux.

Aujourd'hui, tous les Chrétiens orthodoxes, qu'ils soient d'Orient ou d'Occident, si seulement ils sont assez honnêtes et sincères pour l'admettre, sont dans une "captivité occidentale" pire que toutes celles qu'ont connues nos Pères dans le passé. Dans les premiers siècles, les influences occidentales ont pu produire certaines formulations théoriques de doctrine qui manquaient de précision, mais aujourd'hui la "captivité occidentale" encercle et souvent gouverne l'atmosphère et le ton mêmes de notre Orthodoxie, qui est souvent "correcte" théoriquement mais manque d'un vrai esprit chrétien, de la saveur indéfinissable du vrai christianisme.

Devenons donc plus humbles, plus aimants et miséricordieux dans notre approche des Saints Pères. Que le sceau de notre continuité avec la tradition chrétienne ininterrompue du passé soit non seulement notre effort d'exactitude quant à la doctrine, mais aussi notre amour pour les hommes qui nous l'ont transmis jusqu'à ce jour, et dont font bien certainement partie le bienheureux Augustin comme aussi saint Grégoire de Nysse, malgré leur erreurs. Soyons en accord avec notre grand Docteur saint Photios le Grand en suivant ses paroles: « Nous ne prenons pas comme doctrine les domaines dans lesquels ils se sont égarés, mais nous embrassons les hommes. »

Et le bienheureux Augustin a vraiment quelque chose à enseigner à notre génération de Chrétiens orthodoxes "précise" ou "correcte", mais froide et indifférente. L'enseignement sublime de la Philocalie est maintenant à la mode, mais combien de ceux qui lisent ce livre ont d'abord appris l'ABC du profond repentir, de la chaleur du coeur, et de la véritable piété orthodoxe qui brillent à chaque page de ces Confessions d'Augustin à juste titre renommées ? Ce livre, l'histoire de la propre conversion du bienheureux Augustin, n'a pas perdu aujourd'hui sa signification; les convertis fervents y trouveront beaucoup de leur propre chemin, à travers le péché et l'erreur, vers l'Eglise Orthodoxe, et une antidote contre certaines des "tentations de convertis" de notre temps. Sans le feu d'un zèle et d'une piété authentiques que contiennent les Confessions, notre spiritualité orthodoxe est une honte et une moquerie, et participe de l'esprit qui précède la venue de l'Antéchrist aussi sûrement que l'apostasie doctrinale qui nous entoure de toutes parts.

« La pensée de Toi agite si profondément l'homme qu'il ne peut être contenté tant qu'il ne Te prie; pour que tu Te hâtes à nous façonner pour Toi-même, car nos coeurs ne trouvent point le repos tant qu'ils ne restent avec Toi » (Confessions I,1).

Hiéromoine Séraphime Rose

Notes:

1) Suite du texte publié dans La Voie Orthodoxe 11, 12 et 13 .

2)  cf. Nadejda Gorodetzky, Saint Tikhon of Zadonsk, Crestwood, N.Y. 1976, p. 118

3) Evêque Nicodime, les Ascètes russes des XVIII0 et XIX0 siècles, Moscou, 1909, vol. 7, pp. 542-543

4) cf. Timothy Ware, Eustratius Argenti, Oxford, 1964, pp. 126,128

5) cf. pour la critique de cet aspect du "renouveau patristique" : P. Michel Pomazansky, The Liturgical Theology of Fr. A. Schmemann , The Orthodox Word, 1970, n° 6, pp.260-280.

The place of Blessed Augustine in The Orthodox Church,

Saint Herman of Alaska Brotherhood, Platina, California 1983

traduit de l'anglais par Thierry Cozon

 

SommaireRemonter